Texte en cours d’écriture.

Un texte, d’après les conversations -pour la plupart d’entre elles- téléphoniques avec ma mère de presque 92 ans pendant le premier grand confinement. Des échanges qui n’excédaient pas deux minutes et où elle me parlait de tout et de rien, des petites choses de la vie, du temps qu’il fait, de comment faire les courses, du ménage encore à faire, de comment s’occuper quand le temps devient trop long surtout l’après-midi.  Jacques Descorde.                                                                                  

EXTRAIT

Petit Oiseau ma mère se tient là devant moi debout bien droite. Elle se tient là debout bien droite avec un joli sourire et nous nous tenons à distance l’un de l’autre. Nous avons pourtant envie de nous embrasser de nous serrer fort dans les bras mais nous ne le faisons pas. Nous respectons les consignes de la «distanciation sociale» comme ils nous disent à la télé car ma petite mère qui se tient là bien droite devant moi comme un petit oiseau aux aguets est un petit oiseau fragile qui aura bientôt 92 ans. Alors ce matin de ce deuxième jour du grand confinement, comme je viens lui rendre visite, nous nous tenons à distance l’un de l’autre avec une envie folle de nous embrasser et de nous étreindre. Comme j’habite un peu loin, je viendrai la voir tous les 3 ou 4 jours.

Oui, je suis le fils qui a toujours habité un peu loin, qui n’était pas toujours là lors des grands repas de famille et qui a toujours donné des nouvelles quand il y pensait, cet égoïste. Et aujourd’hui, même si je quitte Paris pour revenir m’installer sur la terre natale, de cette terre où l’on voit la mer se diluer dans le ciel blanc, aujourd’hui j’y reviens mais j’y reviens à bonne distance de Boulogne sur mer, ma ville d’origine. Comme s’il m’était impossible d’y revenir complètement. Comme si la distance comme la «distanciation sociale» me permettait de ne pas être trop affectée (et non infectée enfin quoique) par les échos de l’enfance. Comme si cette distance me permettait de penser qu’à tout moment je puisse repartir loin.

Mon frère et ma sœur ont toujours vécu ici et habitent à deux pas, ils passent voir petit oiseau tous les jours. Elle n’est jamais tout à fait seule dans sa maison. Cette maison devenue au fil du temps trop grande pour elle depuis que nous, les trois enfants, sommes partis mais surtout depuis que le père, l’amour de sa vie s’en est allé depuis 4 ans voir le grand ailleurs. Mais que cela ne tienne, malgré le désastre de la perte, malgré le foutu confinement, elle a tout de même décidé d’y rester, même seule. « J’ai mes habitudes » qu’elle dit.

Petit oiseau se tient là devant moi debout bien droite dans la cuisine et dans son regard il y a des questions, des tas de questions auxquelles je ne lui réponds qu’un « ça va aller et surtout ne t’inquiètes pas » en me disant que franchement on ne peut pas trouver réponse plus fade. C’est sûrement ce qu’un médecin lui a dit lorsqu’elle a dû à 5 ans dire adieu à ses parents en train de mourir d’une autre saloperie pulmonaire : la tuberculose. C’est sûrement aussi ce que les gens lui ont dit lorsque les premières bombes nazis ravagées la terre entière. C’est encore ce qu’on lui a tous dit lorsque ses frères, soeur, la plupart de ses amies et l’amour de sa vie s’en sont allés : « ça va aller et surtout ne t’inquiètes pas».