
Un grizzli en résidence – extrait.
J’agite la main au-dessus de la table. Un petit geste. Normalement, ça suffit à signaler la présence d’un être humain. Pas ici. Brasserie du Nord, en face de la gare. Les serveurs passent, repassent. Ils glissent entre les tables avec leurs plateaux, leurs assiettes, leurs verres sales. Machines bien huilées. Silhouettes sans visages. Une bière à gauche. Un steak à droite. Une addition au fond. Moi, rien. Planté sur ma chaise. Un homme entier, pourtant. Une tête, deux bras, un sac à mes pieds. Mais non. Masse transparente. Je me dis qu’au moins, les enfants ne me voient pas comme ça.
Ma main retombe. Je toussote. Poliment. Une petite toux de client bien élevé, soucieux de ne pas déranger celui qui l’ignore. Rien. Autour, ça parle, ça rit, ça ré-clame, ça existe. Je souffle un « pardon » qui s’écrase dans le bruit. Un insecte sur un pare-brise. Le serveur file, porté par son propre courant. Alors je recommence. Plus fort.
– Pardon !
Deux syllabes. Pas un cri. Mais assez pour faire un pli dans l’air. Le serveur se retourne. Une fraction de seconde. Il regarde dans ma direction. Pas vraiment vers moi. Vers l’endroit d’où le bruit est parti.
– Oui ?
Il ne ralentit même pas.
– Un café, s’il vous plaît.
– Oui, oui.
Voilà. Le « oui, oui » professionnel. Celui qui signifie : j’ai entendu un son, ne vous emballez pas. Peut-être qu’il note. Peut-être pas. Il disparaît déjà, aspiré par la salle, avalé par des vies qui savent mieux se faire entendre que la mienne. Ma main reste encore un peu levée. Ridicule. Suspendue entre l’air et rien. Je la repose sur la table. Le bois est froid, lisse, parfaitement propre. Le café ne vient pas. Évidemment. Les serveurs passent, repassent, s’arrêtent ailleurs, sourient ailleurs. Moi, je redeviens ce que je suis ici : une ombre assise. Une absence avec un sac à ses pieds.
Le bruit enfle. Couverts. Assiettes. Pieds de chaises. Voix qui montent les unes sur les autres. L’air devient épais. Je tire sur le col de ma chemise. Je respire mal. Ça serre sous les côtes. Je coule. Noyade sans eau, sans éclaboussures, sans témoins. Juste moi et un café qui n’arrive pas. L’écran au-dessus de la porte affiche l’heure en rouge. Le train part dans trois quarts d’heure. Je regarde la table. Vide. Propre. Aucune tasse. Aucune trace. Rien qui prouve que quelqu’un s’est assis là. Je souris devant ce rien parfaitement entretenu. Je pourrais disparaître sans même laisser une auréole sur le bois.